Long Orme fait parti de ces disques qui m'accompagnent depuis quelque temps déjà et dont l'écoute renouvelée nourrit un sentiment ambivalent sans doute partagé parmi les collectionneurs ou autres happy fews, entre contentement égoïste et regret coupable d'une jouissance exclusive.

Ce tiraillement s'estompe au moment où Wah Wah Records se charge d'élargir le cercle des privilégiés sous l'impulsion de Quentin Orléan avec une réédition à 500 exemplaires de cet album dont une ridicule poignée d'exemplaires fut pressée en 1975 par Sonart Disques, label de la région grenobloise d'où sont originaires les membres du groupe. Plus qu'un groupe, Long Orme s'apparente en fait à une petite communauté - une troupe d'amis musiciens qui gravite autour d'un noyau dur formé par l'auteur-compositeur-chanteur Yves Fajnberg, sa petite amie et chanteuse principale Anne-Marie Butel, l'arrangeur et claviériste Dominique Droin et l'ingénieur du son Yves Chauvet. Fait notable, c'est Dominique Droin qui inaugura le bal avec le pressage de son album fascinant Wave On sur le Kiosque d'Orphée, étrennant pour l'occasion le petit home studio de Chauvet où sera enregistré Long Orme entre fin 1974 et début 1975 sur deux magnétophones Revox Reel To Reel 2 pistes et une table de mixage 8 pistes. Les moyens sont modestes mais s'accordent à la solide complicité artisanale de notre petite communauté.

Nous sommes au mitan des années 70. Les utopies ont fait long feu. Reste la perspective d'un ailleurs. Je contemple les clichés d'époque dont je dispose, fournis par Yves Fajnberg. S'y succèdent des jeunes gens légers et parfois graves - figures bressonniennes sur fond d'enceinte médiévale - des portraits de jeunes gens en musiciens, Anne-Marie Butel en princesse élusive. Sur l'une des photographies, la troupe pointe du doigt l'insondable, regard fixé vers un hors-champs, telle une lumière qui les inonderait et les guiderait, un au-delà pourvoyeur de visions et de sons. Long Orme est le fruit de cette expérience. Ils en sont les ambassadeurs, lâchant derrière eux en un éblouissant sentier une série de chansons luxuriantes traversées par les méandres de l'acid-folk britannique et le rythme de la poésie française.

Élégante, échappant à tout prosaïsme, défiant les interprétations hâtives, l'écriture d'Yves Fajnberg ne se résume pas au tout-venant du songwriting. Peu enclin à rentrer dans le rang rétinien du descriptif, il préfère parcourir l'invisible, ce merveilleux direct auquel seul celui qui a cultivé ses songes peut accéder et dont il est question dans la superbe chanson d'ouverture (Nos rêves). Qu'ils aient la simplicité d'une berceuse au blues trainant (La page blanche) ou que leur palette s'enrichisse d'enluminures pastorales (à l'exemple du morceau-titre où les flûtes ont la part belle) ou d'incantations percussives qui s'étirent (Galère), les titres ciselés se succèdent qui ne cessent de creuser le mystère. On y est pour l'essentiel dans la compagnie intime d'Yves Fajnberg, bricoleur de cérémonies magiques, poète recomposant des visions enfouies qui emporte l'auditeur et dont Arboc - cobra en miroir - est l'illustration, avec cette reprise en backmasking du refrain de Troubadour :

« Comme un cobra qui vous fascine

  Il tord ses mains de cigarettes

Et dans ses yeux qui s’illuminent,

Vous voyez luire des planètes, des planètes.» 

Est-ce cette façon de chanter sans affect ? On serait tenté de parler de la voix blanche d'Yves Fajnberg si elle n'était une voix intérieure, une voix de somnambule voyant qui mêlée aux harmonies enchanteresses d’Anne-Marie Butel, épouserait un élan paradoxal, une aspiration spiritualiste. Tout l'album est la traduction de cet élan irrésistible dont Yves Fajnberg, en bon amateur de jeu de pistes, nous livre les indices épars. D'abord avec le nom de cet album éponyme, mot valise bancal forgé sur l'association de l'arbre et de Longhorn. Ce grand orme symbolise ainsi dans le morceau-titre, au-dessus de « la forêt noire où se brisent les derniers rêves » une échappée hors de la ville-prison. Le bestiaire convoqué au cours de l'album vient ensuite se surimposer au sésame du groupe : tourterelle, hirondelle, mustang, hibou, grand troupeau de chevaux harassés - on ne compte plus ce défilé d'incarnations qui, dans la lignée du Longhorn, traduisent  la course éperdue, l'envol, ou l'aspiration élyséenne.

Si on manquait d'indices, le dos de la pochette viendrait illustrer ce qui se tramait dans l'entrelacs des pensées de l'auteur. On y voit un portrait dessiné d'Yves Fajnberg, petite figurine juchée sur sa guitare, accablé par la présence aux claviers des figures tutélaires de l'époque - celle des idéologies et des systèmes - Marx, Freud, Lénine et Einstein, soit tout ce que le XXème siècle compte de révolution épistémique. Nos vies sont trop légères et le temps est trop lourd, comme il le dit lui-même. En surplomb, dans un « objet volant » auquel Yves implore de l'emporter dans la fantasmagorie d'Henry, se tient Anne-Marie. C'est elle qui doit lui donner la clef du ciel. A lui d'empoigner sa guitare. A lui de lâcher son chant aux brises de la musique qui est la stance de l'âme. Viendra l'enchantement. Viendra Long Orme et ses hautes féeries.

Nos rêves 

Galère 

Long Orme 

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