Qui se cachent derrière Gontran, Victorine et Théodorine ? Si ces patronymes Second Empire et Belle Époque n'y suffisaient pas, l'illustration très seventies de la pochette de ce qu'on imagine être un aéronef surplombant une Civitas Solis ou quelque autre Utopie achèverait de brouiller les pistes.

Très vite, à l'écoute du disque, on comprend qu'il y sera question d'un temps enfui : lavoir, réverbère, voiles qui claquent au vent, clochers, nénuphars, sel, brouillard qui enveloppe tout - autant de vestiges dont certains reviennent avec l'insistance de motifs. Ils sont ceux, familiers, que tout provincial d'une ville côtière né dans l'après-guerre aurait connus. Gontran est ce provincial. Lancé sur des routes ouvertes par une horde de clochards célestes, nous le suivons en bon baladin du monde qui a roulé sa bosse des autoroutes allemandes aux chemins de Kiambu, avant de faire escale sur les quais de la Seine, entre le pont Mirabeau et les rivages de l'Ile aux Cygnes.

Dans ces tours et ces détours défilent tout ce qui peut se concevoir pour se rendre d'un point à un autre : autorail, automobile, bateau, avion - pour ne pas mentionner d'autres moyens improbables. Quand il n'est pas piéton, Gontran saute d'un quai à un aéroport, quitte un train pour une jetée, dévale les escaliers d'un cargo. Pourtant, au fur et à mesure qu'on avance à ses côtés, les repères s'estompent autour de ces figures sur le point d'appareiller. L'enchaînement des titres finit par donner un caractère d'irréalité suggestive à ces pérégrinations. Ce que l'on imaginait correspondre à une topographie courante s'affirme peu à peu comme un monde en grande partie intérieur, imaginaire: de cette figuration dadaïste d'une faune interlope au petit jour (L'aube) en passant par l'évocation hallucinée d'un cirque dont le dressage annuel se mue en amarrage épique d'un navire à hauteur d’enfance (Le dompteur), jusqu'à un autoportrait de l'artiste en Christ ou du moins en fils prodigue, agent surnaturel de retour après son périple et dont l'envol constituerait une élévation mystique, une Assomption.

Qu'on ne s'y trompe pas cependant. On ne saurait attribuer la magie très singulière de Gontran à la seule existence d'un monde qui se serait superposé aux lieux réels. Si ces chansons emportent loin et près à la fois c'est aussi dans cette rencontre à mi-chemin entre substrat local et tradition américaine, dans ce blues oblique et lettré (y passe Mélusine et le fantôme de Lady Chatterley), au confluent de la chanson française et du folk, du terroir et de l'aérien (pour ce qui est des airs, suivre Victorine et Théodorine). L'empreinte post-beat du Hard Travelin' est certes personnifiée par la figure tutélaire de Graeme Allwright au travers d'une adresse, seul titre à la seconde personne d'un disque résolument à la première. Mais l'influence majeure de Gontran se trouve joliment revendiquée dans "Mon premier jour ici" quand des personnages de chansons et leur créateur se mêlent à la réalité. La mélodie semblait familière, calquée sur celle de "La lamentable histoire de Simon Wiesenthal". L'apparition de David McNeil en fin de morceau ôte tout doute possible, signifiant le tribut versé aux virées folk et country mâtinées de références patrimoniales de leur auteur.

Grand voyage en marge du temps présent, disque en noir et blanc qui a la couleur des songes, Gontran s'écoute comme une quête initiatique faite de trappes oniriques et d'envolées réelles.

Mon premier jour ici 

Drôle de ville 

L'envol

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