Paru en 1983 à 226 copies sur le Kiosque d'Orphée, aux abonnés absents sur les sites d'enchères depuis des lustres, décrit en des termes suffisamment prometteurs par l'un des critiques les plus dignes de confiance : il n'était pas aisé de se faire à l'idée de ne pouvoir un jour écouter le disque de Chantal Weber. Lassitude oblige, je m'accoutumais à cette idée. C'était ne pas compter sur la sagacité et la persévérance d'un inextinguible curieux dont je m'honore d'être l'ami. Que l'artiste, auprès de qui l'ami Quentin a pu m'obtenir une copie et dont figure ci-dessous l'entretien mené avec cette dernière par ses soins en soit vivement remerciés. 

On y apprend au passage le recours à des noms d'artiste. La distribution confidentielle ne suffisant pas, il s'agissait de brouiller les pistes. Ainsi, les Poèmes d'Olivier Noguet sont à porter au crédit de Jean-Pierre Guéno, quand derrière les Mélodies d'un certain Nataesh Koham se cache en fait Daniel Fournier, exilé depuis lors à Brisbane, peu après l'enregistrement du disque. Plus qu'une coquetterie, l'emploi des termes Poèmes et Mélodies, reflète la qualité d'un album où l'articulation des vers, la tonalité du chant, la richesse et la diversité de l'accompagnement se mêlent avec élégance.

Si Chantal Weber concède modestement avoir proposé trois mélodies exploitées par Daniel Fournier, on jurerait à l'écoute du disque que chacun des titres est l'œuvre d'un seul auteur-compositeur-interprète tant sa voix diaphane s'accorde à la nervure de leur écriture, une voix qui paraît les inventer. Ici sonne comme une adresse à la Demy/Legrand servi par un orchestre de chambre (Le siècle séché). Là comme une miniature musicale figurant les rets de l'amour qui serait à la comptine ce que serait au cinéma le Perceval de Rohmer dans son recours à l'enluminure du XIVe siècle dans sa représentation abstraite et épurée du Moyen-Age ("Ballade aux châtaignes tombées"). Ailleurs s'entend la fausse légèreté d'un tandem Jeanne Moreau/Bassiak ("Septembre"). Autre part, on songe au chant parlé d'une Brigitte Fontaine débarrassée de ses excentricités et les effets bruitistes, les nappes électroniques en lieu et place de la transe orientalisante ("Malvide"). Ailleurs une complainte écologiste évoque le Vassiliu de Amour Amitié ("Le sapin mort"). Partout la douceur même.

Telle l'oiselle qui se pose où l'attend la branche, Chantal Weber nous ballade d'un titre à l'autre, selon le trajet inattendu et singulier d'un disque irréductible à toute classification sommaire.

Ballade aux châtaignes tombées

Le temps perdu 

Malvide 

Interview de Chantal Weber conduite par Quentin Orléan :

As-tu des souvenirs, étant jeune, de tes parents écoutant de la musique ? Si oui, qu'est-ce qu'ils écoutaient ? Aimais-tu ? As-tu des frères et sœurs ? Plus vieux ou plus jeunes ? Ont-ils eu pour toi une importance dans tes goûts musicaux ?

J'ai baigné dans une ambiance totalement musicale : mon grand-père compositeur (Marcel Labey), ma grand-mère compositrice (Charlotte Durey Sohy), ma mère, leur fille, musicienne comme cinq de ses frères et sœurs sur sept ! L'aînée au violoncelle, la seconde au violon, la troisième au piano, le quatrième rebelle a fait de la peinture, la cinquième ma mère à l'alto et les deux dernières piano et guitare... ainsi ils pouvaient en famille jouer de la musique de chambre et toutes les petites oreilles que nous étions enfants ont été imprégnées de cette ambiance, surtout quand nous étions tous ensemble en Bretagne pendant les grandes vacances ! Chez moi mon père jouait du piano et ma mère chantait... ils faisaient partie des chanteurs de St-Eustache et tous les dimanches nous allions avec eux, nous les cinq enfants, les regarder et les écouter chanter sous la direction du père Martin ! Et naturellement à la maison on écoutait beaucoup de musique ! Et j'adorais ça ! J'ai trois frères et une sœur, tous mélomanes, je suis la quatrième et mon plus jeune frère est organiste ! Il n'a pas pu vivre de son art, aussi récemment retraité, il compose maintenant sur son orgue qu'il a dans sa propre maison ! Quand nous étions adolescents, nous chantions tous les deux, reprenant des chansons de Guy Béart, Peter Paul and Mary, etc.

Qu'aimais-tu écouter étant jeune ? A quel âge as-tu commencé à prendre la musique plus au sérieux ? Quand as-tu commencé à apprendre à jouer d'un instrument ?

J'aimais Peer Gynt de Grieg, la messe en ut mineur de Mozart, je ne connaissais guère d'autres musiques... je chantais dès l'âge de 12 ans à la chorale de mon école et j'ai tout de suite eu une passion pour le chant et la danse ! J'avais essayé le piano à cinq ans, mais le prof m'avait trouvé trop remuante et l'aventure s'est arrêtée là ! A 14 ans j'ai commencé à découvrir une autre musique plus moderne, plus joyeuse et je suis rentrée dans une chorale à cœur joie ! J'ai vécu avec cette chorale des moments musicaux extraordinaires et j'ai fait des stages pour apprendre à diriger un chœur ! À cette époque j'ai découvert Jean Ferrat, Isabelle Aubret, Jacques Brel... ces chanteurs qu'on n'entendait pas chez moi et que je trouvais formidables ! Je voulais devenir une chanteuse professionnelle, mais mon père s'y est opposé, prétextant que j'étais trop menue !!! Pas assez de coffre !!! Et que de toute façon la musique il fallait en faire pour le plaisir... car on ne pouvait gagner sa vie avec ça ! Terminé on en parle plus... et il n'était pas question de s'opposer à l'autorité paternelle. Alors, j'ai rencontré une guitare, j'ai appris toute seule à m'accompagner pour chanter des chansons très mélancoliques et là oui j'ai passé de longs moments solitaires... avec Anne Sylvestre, Jacques Brel, Françoise Hardy et bien d'autres.

Etait-ce une passion solitaire, ou jouais-tu avec d'autres personnes ? Composais-tu déjà des chansons originales ? Déjà une passion pour la musique pour enfants ?

J'avais donc des moments solitaires... et des moments collectifs avec la chorale ! Je n'écrivais aucun texte, ni aucune mélodie, ne m'en croyant absolument pas capable ! Je n'étais pas du tout intéressée par les chansons pour enfants !

Ton premier choix professionnel était éducatrice spécialisée ? A quelle époque environ as-tu commencé à démarcher des labels pour publier tes chansons ? Enregistrais-tu des démos à cette époque ? Qu'en reste-t-il ?

Mon choix d'être chanteuse ayant été refoulé par mes parents, j'ai choisi d'être éducatrice pour aider les enfants mal compris et mal écoutés ! Sitôt que j'ai eu un groupe d'enfants en responsabilité... je les ai fait chanter bien sûr ! J'ai écumé les médiathèques à la recherche de chansons pas trop compliquées, pas trop bêtes et agréables musicalement... et c'est ainsi que ne trouvant pas toujours ce que je cherchais, je me suis mise petit à petit à fabriquer les miennes.

Comment est né Pêle-Mêle avec tes collègues éducateurs ? Vous composiez tous ?

Quelques collègues intéressés se sont joints à moi et nous avons travaillé ensemble jusqu'à avoir un résultat que nous avons jugé digne d'être enregistré. Ce que nous avons fait dans un petit studio à Paris ! Nous avons appelé ce disque Pêle-Mêle sur l'incitation de l'ingénieur du son ! Car nous enregistrions tout, ensemble, en même temps... et ce n'était pas habituel pour lui ! Et ça marchait ! Nous étions cinq : trois chanteurs, deux guitaristes parfois chanteurs... les textes étaient écrits par une institutrice amie et les musiques par un des deux guitaristes et moi-même ! Une fois le produit fini j'ai démarché quelques maisons de disque, une était très intéressée à Toulouse, mais exigeait des tournées qu'aucun de nous ne pouvait faire ! Puis la maison UNIDISC nous a accepté, mais a malheureusement fait faillite le mois où est sorti notre disque !! Sans promotion ni publicité il a fait flop !!

C'est donc à ce moment-là que tu as rencontré Daniel Fournier ? T'a-t-il rapidement parlé de son projet musical non abouti ?

Daniel Fournier avait fini l'enregistrement des musiques pour les poèmes de J.P Guéno et avait commencé à enregistrer la voix d'un chanteur sur une ou deux chansons, mais n'était pas très convaincu du résultat ! Son ami Vincent, notre ingénieur du son pour Pêle-Mêle lui fait entendre notre disque et c'est ainsi qu'il m'a demandé si je voulais bien interpréter ses chansons !

Qu'as-tu pensé la première fois que tu as écouté ses musiques ? As-tu des souvenirs précis de l'enregistrement des voix ? As-tu plus fait autre chose que du chant sur ce disque ? Te souviens-tu de combien de temps s'est déroulé entre votre rencontre et l'enregistrement ?

La première fois que j'ai écouté ses musiques je les ai trouvées très belles... mais très compliquées... et j'ai eu très peur de ne pas y arriver ! J'ai dû beaucoup travailler pour poser la voix sur l'orchestration, mais j'ai adoré le faire ! Je me suis retrouvée dans le petit studio avec Vincent et Daniel de l'autre côté de la vitre, l'orchestre dans mes oreilles... pour moi toute seule... merveilleux souvenir ! Et beaucoup d'émotion pour moi ! Mon rêve d'enfant !! Je n'ai rien fait d'autre sur ce disque, sinon donné à Daniel trois de mes mélodies qu'il a développées et enrichies pour en faire trois jolies musiques ! Entre le moment où j'ai rencontré Daniel et la fin de l'enregistrement il ne s'est passé que quelques semaines !

Quand as-tu rencontré Jean-Pierre Guéno ? T'a-t-il expliqué ses poèmes-paroles ?

J'ai rencontré Jean Pierre Guéno deux fois : chez lui pour lui faire entendre le disque la première fois, avec Daniel Fournier ! Et chez moi ou nous avons signé tous les trois les quelques 220 disques ! Je ne me souviens pas que nous ayons parlé de ses textes et je le regrette bien !

Pourquoi avoir décidé de le faire paraître à compte d'auteur et en si peu d'exemplaires ?

C'est Daniel qui s'est occupé de la production du disque et je ne connais pas la raison de son choix... sinon que nous n'avions pas beaucoup d'argent et que c'est peut-être la raison du petit nombre d'exemplaires.

Daniel part alors rapidement pour l'Australie. Etais-tu déçue ? Pensais-tu à l'époque que peut-être vous pourriez faire d'autres choses ensemble ? Comment s'est fait la répartition des 226 copies ? En avez-vous vendu à l'époque ou donné à des amis/familles ? Que pensais ta famille de tout cela ?

Daniel est alors parti pour l'Australie, pour une durée indéterminée et oui j'étais déçue de me retrouver là, avec mon paquet de disques dont je ne savais pas trop que faire ! J'en ai offert quelques-uns à mes proches... et fin de l'histoire ! Les disques ont été répartis en fonction de nos participations financières à la production. Ma mère est morte cette année-là et ne l'a pas entendu, mon père... je ne me souviens pas de sa réaction !! Ma famille... je ne sais pas... leur ai-je fait entendre ? Peut-être pas ! Grâce à toi Quentin je l'ai ressorti et je le fais écouter à mes amis qui n'en reviennent pas !

Ce n'était pas trop difficile de reprendre Pêle-Mêle après ? Pensiez-vous défendre les chansons de Pêle-Mêle sur scène (avant qu'Unidisc ne fasse faillite) ?

Notre disque Pêle-Mêle a fait fureur auprès de nos familles et amis et ça nous a contenté ! Notre groupe s'est dissous mais le disque vit toujours sous forme de CD et nous est souvent encore demandé ! Nous n'avons jamais fait de scènes... c'est dommage !

Tu continues à travailler et écrire après cela ? Jouais-tu des spectacles avec tes chansons ? As-tu fait des démos, depuis le milieu des années 80, de tes nouvelles compositions ?

Mais dans le cadre de mon travail, je crée avec un collègue un atelier théâtre musical ! Chaque année nous réunissons une dizaine de jeunes et créons avec eux un spectacle joué et chanté. J'écris pour chacun de ces jeunes, sa chanson et à la fin de l'année nous produisons sur une scène de théâtre le fruit de notre travail ! Expérience passionnante qui nous a exténués et ravis ! Mais pas de démos, rien que des enregistrements en live absolument pas exploitables ! Quant à mes compositions personnelles, j'en ai un certain nombre que je songe maintenant à enregistrer avant qu'elles ne disparaissent... avec moi !

Que pensent tes enfants de cet intérêt pour ta voix et ta musique aujourd'hui ? Ont-ils déjà écouté cet album ?

Mes enfants ont grandi en me voyant et m'écoutant à la guitare... pour eux rien que du naturel ! Mes petits enfants adorent Pêle-Mêle et que je crée des chansons pour eux ! Ils connaissent tout ce que je fais ! Et y sont plus sensibles peut être que leurs parents !

As-tu des choses à ajouter ? 

J'ai été peut-être un peu longue, mais je m'aperçois que j'avais beaucoup de choses à dire ! Merci Quentin de m'avoir tendu ton micro et d'avoir ressuscité "Chantal Weber" !

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